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poésie & hermétisme - ésotérisme & érotisme - alchimie & surréalisme - franc-maçonnerie & symbolisme

LA QUÊTE DU VERBE (Essai sur la poésie hiérophanique) / Élie-Charles Flamand

 

SUITE DES TROIS PREMIERS PARAGRAPHES PRÉSENTÉS SUR FACEBOOK

 

IV ) Mais le poète ne saurait s’enfermer dans l’enceinte de l’intériorité. Sa vie psycho-

spirituelle bouillonne de tout ce qui pénètre en elle de l’univers extérieur. S’il se détourne

momentanément de l’exploration introspective pour s’ouvrir au monde de la manifestation

et devenir intensément réceptif à ce qui l’entoure, il cherchera à communier avec l’invisible

à travers le visible. Et ce sera là une occasion nouvelle de capter les messages du Verbe. En

effet, celui-ci anime secrètement de sa vibration le macrocosme ; par lui tout existe et sans

lui rien ne pourrait subsister.

Cette énergie vitale du Logos s'exerce dans la nature au moyen de l'Esprit Universel,

médiateur entre l'Un incréé et la matière grave. Cet agent mi-corporel, mi-spirituel se diffuse

dans les moindres parties de l'univers dont il maintient l'harmonie. Il met les êtres et les

choses en communication ; il est aussi un lien entre l'homme et les puissances des plans

subtils. C'est par son truchement que tout signifie et que tout parle à l'âme du poète, à

condition qu'il ait su, par le sentiment et l'intuition, s'accorder avec l'état vibratoire de cet

océan de force éthérique qui bat sous l'écorce des apparences.

Quand il a ainsi pénétré le spirituel par le moyen du sensible, le poète, imprégné de la

valeur cachée du concret, saisit l’essence du phénomène et découvre l’éternel en chaque

chose périssable. Il échappe aux différenciations et aux limitations de l’espace et du temps.

Ayant atteint la conscience cosmique, il est devenu un avec tout ce qui existe.

Dès lors, le Verbe effusé dans le macrocosme sous les espèces de l'Esprit Universel

s'insinue au centre de lui-même et y retentit clairement. La conjonction de l'absolu et du

relatif tend à s'accomplir en son œuvre ; il est celui par lequel parlent non seulement l'étoile,

le cristal et la mer, l'arbre, le ruisseau ou les bêtes, mais aussi toutes les forces divines en

action dans la Nature.

Une telle expérience ne peut être réalisée que grâce à l’imagination créatrice qui brise les

cadres logiques et contraignants de la conscience ordinaire, guide la perception par-delà lesensible et fait jouer le déclic des analogies. Elle confère ainsi à l’artiste la liberté nécessaire

à une mise en rapport toujours plus étroite avec l’Esprit Universel, véhicule du Logos. Par

l’intermédiaire de cette faculté, la Parole immanente, qui est l’une des sources de la

transfiguration poétique, sera fixée dans des images qui manifesteront les formes

archétypiques et les signes sacrés.

V) Durant la phase de la composition au cours de laquelle il approprie les mots, le jeu de

leurs rapports et les lois de leur agencement, à ce qui lui a été inspiré, le poète est encore

amené, par cet exercice même, à poursuivre plus avant sa quête du Verbe.

La fonction utilitaire du langage, sa mise au service des nécessités humaines les plus

immédiates et des réalités vulgaires, lui ont fait subir une dégradation qui a amorti sa

résonance sacrée. Pourtant, quoique très occulté, le Logos est contenu même dans la

locution la plus usée.

Le travail d’expression consistera à dépouiller le langage de ses impuretés pour faire jaillir

la charge spirituelle qu’il recèle en son tréfonds. Il y a là une similitude avec le Grand Œuvre

hermétique au cours duquel l’alchimiste ouvre la vile et grossière matière première, car une

passive substance mercurielle y emprisonne le Soufre pur et actif, qui n’est autre que

l’étincelle divine.

Le poète, quant à lui, s’efforce de recueillir le sang igné du dragon de la parole. Il dissout

le commun idiome puis coagule un peu du Verbe essentiel que contenait cette masse

ténébreuse. Il spiritualise donc la matière du langage afin de mieux en matérialiser l’Esprit.

Ce processus s’accomplit principalement par la restauration de la vertu incantatoire des

vocables et des structures syntaxiques, la mise en évidence des rapports analogiques les plus

subtils grâce aux métaphores et autres figures stylistiques. Y concourent aussi

l’entrelacement insolite ou le choc des mots qui contraignent ceux-ci à rompre avec une

finalité banale pour exprimer des valeurs profondes et exaltent leur puissance suggestive,

l’emploi de l’allusion et la création d’une architecture rythmique.

L’ensemble de ces opérations amène l’œuvre à cristalliser un aspect du divin. Elle devient

le clair miroir de l’Unité rayonnante où les contradictions se résolvent harmonieusement

dans l’Amour. Ce langage sublimé ouvre une voie vers l’état d’Eveil, car il possède un pouvoir

de transmutation spirituelle qui peut agir à la fois sur le poète et le lecteur.

VI) De même que le silence du Moi est au principe de l’art poétique, le silence du divin est à

son terme.

Ecrire, c’est lutter contre l’indicible ; cependant, au plus intime d’elle-même, l’écriture

porte toujours, hiératique et créateur, l’Ineffable.Le dessein final de l’art consiste à faire surgir et à rendre intensément sensible, par

l’intermédiaire des mots, des images, des accords, des harmoniques mis en œuvre dans le

poème, le silence particulier qui est un attribut de l’Inconnaissable, du « Nihil » des anciens

philosophes. Ce « Rien » a évidemment une signification bien différente de celle qui lui est

couramment attribuée. Il désigne le Principe impersonnel divin, sans limite et sans cause, qui

ne ressemble à rien d’autre dans l’univers car il surpasse nos concepts finis, n’étant ni être ni

chose : l’Aïn Soph de la Cabale, le Parabrahman du Vedanta, le Vide taoïste.

L’objection selon laquelle la poésie et la mystique seraient d’essences différentes, car la

première tendrait vers le dire et la seconde vers le silence, est erronée. Lorsque l’art

poétique est conçu comme une liturgie ayant pour finalité l’immersion dans le torrent

lumineux de l’Universel, il ne peut, en sa culmination, que suggérer le silence en tant

qu’expression de l’Absolu. La magie de l’écriture éveille alors cette même parole silencieuse

qui s’élève au moment de l’union mystique.

Ainsi, à travers le poème, par ses gradations de sens et l’envolée de sa musique, la sente

initiatique du Verbe s’élève-t-elle du silence humain au divin silence.

Février 1979

 

La peinture est de la peintre Obéline Flamand épouse et muse d'Élie-Charles Flamand.

 

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